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L’orientation scolaire : quand le choix devient une épreuve psychique

Dans la pratique, on rencontre de plus en plus de jeunes en questionnement, perdus face à leur avenir. Certains arrivent en entretien déjà fatigués de devoir choisir, d’autres disent ne rien savoir de ce qu’ils veulent faire. Beaucoup s’orientent par défaut, par pression, ou simplement parce qu’il faut bien avancer. Derrière ce constat se cache une réalité silencieuse : l’orientation scolaire, censée être une étape de construction, devient aujourd’hui une source d’angoisse et de désorientation psychique.

Les adolescents et les jeunes adultes grandissent dans une société saturée d’informations, d’options et d’injonctions. Dès le collège, ils doivent choisir une voie, un parcours, un métier, sans toujours avoir eu le temps de se connaître. À 15 ou 17 ans, ils doivent se projeter dans une vie d’adulte alors qu’ils sont encore en train de chercher qui ils sont. Le système éducatif, souvent trop rapide et normatif, laisse peu de place à la découverte, à l’essai, à l’erreur. On demande aux jeunes d’avoir un projet clair, de “savoir ce qu’ils veulent faire plus tard”, dans un monde lui-même incertain.

Pour beaucoup, l’orientation n’est donc plus une exploration, mais un poids symbolique. Certains suivent la voie que leurs parents auraient voulue pour eux, d’autres choisissent par conformité sociale, ou par peur du jugement. D’autres encore se contentent d’un parcours court, comme un BTS, faute d’envie, de moyens, ou simplement d’espoir. Cette perte de motivation traduit une forme d’usure précoce : l’étudiant n’est plus animé par un désir de construire, mais par la crainte d’échouer ou de décevoir.

Ayant travaillé dans l’enseignement supérieur et dans un CFA, il est difficile de ne pas constater une évolution dans les comportements. Les jeunes semblent moins persévérants qu’avant, plus vite découragés. Certains manquent d’autonomie, d’autres d’encadrement. Beaucoup se satisfont d’un minimum, non par paresse, mais parce qu’ils n’envisagent plus le futur comme un horizon à conquérir, mais comme une source d’incertitude. Le rapport au travail, à l’effort et au sens s’est profondément modifié.

On sent aussi que les parents, souvent débordés ou eux-mêmes désabusés, ne jouent plus le même rôle qu’autrefois. Certains laissent totalement le jeune décider, d’autres, au contraire, imposent leurs choix, projetant sur leurs enfants leurs propres regrets ou ambitions. Dans les deux cas, l’adolescent peine à se situer psychiquement entre dépendance et autonomie. Or, cette période de l’adolescence devrait justement être celle où l’on apprend à se différencier, à se découvrir, à construire son identité.

Ce que l’on observe aujourd’hui, c’est une génération sous tension, prise entre la peur de se tromper et la peur de ne rien faire. Beaucoup souffrent d’une perte de sens, d’un manque d’élan vital, d’une forme de résignation douce. Ils ne se projettent plus dans l’avenir, mais dans l’immédiat : trouver une école, valider une année, décrocher un diplôme. La finalité disparaît au profit de la survie scolaire. Cette attitude n’est pas seulement un effet de paresse ; elle reflète ce que la psychanalyse appellerait une atteinte du désir.

La société de performance, de comparaison et d’immédiateté a profondément modifié le rapport des jeunes à eux-mêmes. On ne choisit plus un métier par passion, mais par stratégie. On ne rêve plus d’un avenir, on cherche une stabilité. Dans ce contexte, l’orientation devient un symptôme de la nouvelle névrose : perte de repères, vide de sens, angoisse face à la liberté de choisir. Trop de choix finit par paralyser, trop de possibles crée la confusion. Et derrière cette liberté apparente, beaucoup se sentent contraints, seuls, mal accompagnés.

Il existe pourtant des ressources, des enseignants et des accompagnants engagés, des dispositifs d’écoute et de découverte. Mais le système global reste centré sur la performance, les notes et la rentabilité des parcours. On oublie que s’orienter, c’est avant tout un acte de subjectivation : apprendre à se connaître, à se situer, à donner une direction à son désir. Ce n’est pas choisir un métier, mais choisir une voie qui fait sens.

Les jeunes générations n’ont pas perdu toute motivation. Elles sont simplement en quête de cohérence, de valeur, de respect. Beaucoup cherchent à comprendre, à redonner du sens à leur place dans le monde, à s’éloigner des schémas de réussite imposés. Leur fatigue n’est pas un désintérêt, mais un appel à être accompagnés autrement : dans la lenteur, la confiance, l’écoute et la construction de soi.

Le travail à faire, aujourd’hui, est collectif. Il s’agit de repenser l’accompagnement, de redonner du sens à l’éducation, et de replacer la psychologie au cœur de l’orientation. Le rôle des professionnels de l’écoute, psychopraticiens, psychologues, enseignants, tuteurs… est d’aider ces jeunes à se reconnecter à leur désir, à réintroduire du sens dans leurs choix. Il ne s’agit plus de simplement orienter vers un diplôme, mais d’aider à se réorienter vers soi-même.

Car choisir une voie, c’est avant tout se choisir soi. Et dans un monde où tout va vite, où tout semble interchangeable, accompagner les jeunes à se trouver, vraiment, est sans doute l’un des plus grands défis de notre époque.

 

© Tous droits réservés – Charline Nicolas – 2025

Texte original rédigé dans le cadre d’une réflexion psychologique sur la jeunesse, la motivation et la construction identitaire à travers l’orientation scolaire.

Poser ses limites au travail : un acte de santé mentale

Dans la pratique, les psychopraticiens observent de plus en plus de personnes épuisées, tendues ou au bord de la rupture émotionnelle à cause de leur environnement professionnel. Des salariés, des managers, des enseignants, des soignants, des indépendants… Tous ont un point commun : ils ne savent plus dire non.

Dire non à une tâche supplémentaire, à un mail tard le soir, à une réunion qui déborde sur le temps personnel. Dire non à cette injonction silencieuse d’être toujours disponible, performant et irréprochable. Dans un monde du travail qui valorise la productivité avant l’humain, poser des limites est devenu un véritable acte de santé mentale.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le Cabinet Technologia (2023), 12 % des salariés français sont à haut risque de burn-out, soit plus de 3 millions de personnes. Le baromètre Empreinte Humaine (2024) révèle que 1 salarié sur 2 rapporte un niveau de stress élevé au travail, et 2,5 millions sont déjà en état d’épuisement sévère.
Les femmes sont particulièrement touchées : 65 % d’entre elles déclarent que leur travail est une source majeure de stress (Stress Zéro, 2025). À l’inverse, le bore-out, l’épuisement par ennui, concerne désormais près de 30 % des salariés, souvent invisibles car ils “tiennent” sans se plaindre.

Derrière ces chiffres se cache une réalité humaine : celle de personnes qui se sentent débordées, vidées, ou inutilement mobilisées. L’une est submergée de tâches, l’autre s’éteint dans la routine et le manque de sens. Mais toutes partagent une même difficulté : poser une limite, exprimer un besoin, reconnaître une fatigue.

Ne pas poser de limite, c’est peu à peu perdre contact avec soi. C’est ignorer les signaux du corps, repousser le moment du repos, minimiser la fatigue. Jusqu’au jour où le corps finit par parler : douleurs physiques, troubles du sommeil, irritabilité, crises de larmes, angoisses, palpitations.
Le burn-out n’arrive pas d’un coup ; il s’installe discrètement, chaque fois qu’un “non” avalé devient un “oui” forcé.

Poser une limite, ce n’est pas un refus d’engagement, mais un acte d’équilibre. C’est se protéger pour continuer à s’impliquer avec sens. C’est reconnaître que l’on n’est pas une machine, mais un être humain avec un rythme, des émotions et des limites.
C’est aussi rappeler une vérité simple : on ne peut pas bien travailler si l’on ne va pas bien.

Les patients en épuisement professionnel décrivent souvent une culpabilité diffuse : celle de ne jamais “en faire assez”. Ils s’épuisent à prouver, à anticiper, à satisfaire, à compenser. En séance, il s’agit de remettre du sens dans leur investissement : comprendre pourquoi ils donnent autant, à qui ils cherchent à plaire, et ce qu’ils redoutent s’ils s’arrêtent.
Car donner plus que ce que l’on a, ce n’est pas de la loyauté, c’est une forme de perte de soi.

Poser ses limites, c’est aussi réapprendre à respecter le temps. Le temps du repos, de la réflexion, du silence. C’est accepter de différer, de respirer, de ne pas répondre immédiatement.
C’est une résistance douce face à la culture de l’urgence et du “toujours plus”.
C’est affirmer que la performance durable passe par la préservation du psychisme.

Les chiffres confirment ce besoin vital de rééquilibrage. Le baromètre Ifop (2023) montre que 4 salariés sur 10 estiment ne pas pouvoir parler librement de leur charge de travail à leur hiérarchie. Et 40 % des employés ressentent un désengagement vis-à-vis de leur poste (Ignition Program, 2025).
Ces données traduisent une profonde crise du sens et de la parole : on ne sait plus dire stop, ni comment se faire entendre sans craindre d’être jugé.

Poser ses limites au travail, c’est donc bien plus qu’un acte individuel : c’est un enjeu collectif.
C’est rappeler que le bien-être psychologique n’est pas un luxe, mais une condition de santé publique.
C’est aussi redonner du pouvoir d’agir aux salariés, du courage aux managers et de la responsabilité aux organisations.

Savoir dire non, c’est protéger son énergie.
Savoir dire stop, c’est préserver son équilibre.
Et savoir s’arrêter, c’est souvent ce qui permet de continuer.

Le cadre professionnel doit redevenir un lieu d’expression humaine, où le travail ne se confond plus avec la valeur de l’individu.
Accepter de poser ses limites, c’est se choisir sans renoncer à ses ambitions.
C’est comprendre que la santé mentale n’est pas négociable, et que le respect de soi est la première forme de compétence professionnelle.

© Tous droits réservés – Charline Nicolas – 2025

Texte original rédigé dans le cadre d’une réflexion psychologique sur la santé mentale au travail, la prévention du burn-out et la restauration du sens au sein des organisations.