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Le deuil : traverser l’absence, reconstruire le lien

Dans la pratique, les psychopraticiens rencontrent régulièrement des personnes en deuil. Ce sont des patients qui viennent, parfois des semaines après une perte, parfois des années plus tard, sans toujours savoir nommer ce qu’ils ressentent. Certains disent : “Je devrais aller mieux.” D’autres ajoutent : “Je n’arrive pas à passer à autre chose.” Derrière ces phrases se cache une douleur humaine universelle, celle de la perte, de l’absence, du vide que laisse l’autre lorsqu’il n’est plus là.

Le deuil n’est pas une maladie, ni une faiblesse, ni même un échec. C’est une réaction psychique normale et nécessaire face à une perte. Il nous traverse, il nous déstabilise, il nous transforme. On fait un deuil chaque fois que la vie nous oblige à renoncer à quelque chose qui comptait profondément : une personne aimée, un projet, une relation, une santé, une image de soi. Ce processus, aussi intime soit-il, touche à la fois le corps, le cœur et la pensée.

Freud parlait du travail de deuil pour désigner ce processus par lequel le psychisme se détache, peu à peu, des investissements affectifs liés à l’objet perdu. Ce travail est long, parfois douloureux, car il confronte à la réalité de l’absence tout en cherchant à préserver le lien symbolique avec l’être aimé. Il ne s’agit pas d’oublier, mais de réorganiser la présence de l’autre en soi.

Dans les séances, on observe souvent que le deuil n’a rien d’un parcours linéaire. Il avance, recule, se transforme, s’apaise, puis ressurgit à la moindre évocation, une date, une musique, une odeur. La psychiatre Élisabeth Kübler-Ross a décrit cinq étapes principales : le déni, la colère, le marchandage, la tristesse et l’acceptation. Mais ces étapes ne s’enchaînent pas comme des cases à cocher. Elles se mêlent, s’entrelacent, se répètent. Le deuil est vivant, mouvant, organique.

Le déni protège d’abord : c’est le refus du réel, la sidération qui permet de supporter l’inacceptable. Puis vient la colère, souvent dirigée contre soi, contre les autres, contre la vie. Le marchandage tente d’imaginer un monde où la perte n’aurait pas eu lieu. La tristesse, enfin, installe le silence et la conscience du vide. Et, parfois, l’acceptation apparaît, non comme un oubli, mais comme une transformation du lien. L’être perdu cesse d’être “là”, mais il continue d’exister autrement, dans la mémoire, dans les gestes, dans les pensées, dans le cœur.

Ce que la psychologie contemporaine met aujourd’hui en avant, c’est cette notion de continuité du lien. Comme l’a montré le psychiatre Michel Hanus, le deuil n’est pas un détachement total, mais une reconfiguration symbolique de la relation. Le défunt ne disparaît pas du psychisme ; il y trouve une autre place, plus intérieure, plus apaisée. Jean Deajurieux parle à ce sujet d’un “lien invisible” qui se tisse au fil du temps, un lien qui ne fait plus souffrir mais qui permet d’aimer à nouveau.

Pourtant, tous les deuils ne se vivent pas de la même manière. Certains sont brutaux, imprévisibles, traumatiques. D’autres sont longs, anticipés, comme un accompagnement vers la fin. Il y a aussi les deuils blancs, ces deuils sans mort apparente, lorsqu’on perd quelqu’un qui est encore vivant, un proche atteint d’Alzheimer, un parent distant, un amour qui s’efface. Ces situations génèrent une souffrance tout aussi réelle, mais souvent incomprise, car socialement invisibilisée.

Dans la société actuelle, le deuil tend à devenir silencieux. On ne prend plus le temps de s’effondrer, de s’arrêter, de vivre pleinement la perte. On reprend le travail, on répond aux messages, on publie une photo, et on s’interdit parfois d’être triste trop longtemps. Comme si la douleur devait avoir une date de fin. Or, le psychisme humain ne se répare pas à la demande. Le deuil, comme toute transformation profonde, nécessite du temps. Il demande de supporter la lenteur, l’incertitude, les retours en arrière. Il exige d’accepter ce que la société actuelle rejette le plus : la vulnérabilité.

Certains deuils se compliquent. Lorsque la douleur devient chronique, qu’elle empêche de vivre, qu’elle tourne en culpabilité ou en désespoir, on parle alors de deuil compliqué ou de deuil pathologique. Dans ces cas, le sujet reste fixé à la perte, incapable de reprendre le mouvement de la vie. Parfois, ce blocage s’enracine dans des blessures plus anciennes : pertes passées, traumas non résolus, manques affectifs précoces. Le deuil réactive alors ce qui n’avait jamais été symbolisé.

C’est là que le travail thérapeutique trouve toute sa place. En thérapie, il ne s’agit pas d’effacer la douleur, mais de lui donner du sens et une forme. Le rôle du praticien est d’accompagner le patient dans ce dialogue avec l’absence, de permettre à la parole de remplacer le cri, à la mémoire de trouver une cohérence. La parole ne supprime pas la souffrance, mais elle la transforme. Elle redonne au deuil une direction : celle de la vie.

Le deuil est, paradoxalement, une expérience de croissance intérieure. Il révèle la profondeur du lien humain et la capacité d’aimer au-delà de la présence. Traverser le deuil, ce n’est pas tourner la page, c’est apprendre à écrire autrement. C’est découvrir que l’amour, lorsqu’il est authentique, ne s’éteint pas avec la mort, mais qu’il change de forme.

Dans nos sociétés modernes, où la mort est souvent cachée, niée ou rationalisée, il devient essentiel de réhabiliter le deuil comme un processus vivant. Le deuil n’est pas un dysfonctionnement : c’est une preuve d’attachement, une traversée de l’humain dans ce qu’il a de plus fragile et de plus vrai. Il nous apprend à composer avec la perte, à vivre avec l’absence, à réinventer le lien.

Accepter la perte, c’est renouer avec la vie. Car derrière chaque deuil se cache un mouvement de reconstruction, parfois lent, parfois douloureux, mais toujours porteur d’un sens nouveau. Le deuil n’efface pas ce qui a été, il le transforme en mémoire vivante, en présence intérieure. Et c’est dans cette présence invisible que le lien se reconstruit, autrement, silencieusement, mais durablement.

© Tous droits réservés – Charline Nicolas – 2025

Texte original rédigé dans le cadre d’une réflexion psychologique sur la perte et la reconstruction symbolique. Toute reproduction, même partielle, est strictement interdite sans autorisation préalable de l’auteure.