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Poser ses limites dans la vie quotidienne : un acte d’amour de soi

Dans la vie de tous les jours, la difficulté à poser des limites ne se joue pas seulement au travail. Elle s’immisce dans nos relations, nos amitiés, nos familles, nos couples. Elle se cache derrière un “oui” qui voulait dire “non”, un silence qui cache une peur de décevoir, ou un service rendu par culpabilité plutôt que par envie.

Dans la pratique, je rencontre souvent des personnes qui donnent sans compter. Elles se rendent disponibles pour tout le monde, absorbent les émotions des autres, prennent sur elles pour éviter les conflits. Elles disent : “Je n’aime pas dire non.” Derrière cette phrase se cache souvent une blessure ancienne : celle de ne pas avoir été autorisée à exister pour soi.

Poser une limite dans la vie personnelle, c’est oser reconnaître ses besoins, son espace, sa fatigue. Ce n’est pas de l’égoïsme, c’est de l’amour de soi. C’est dire à l’autre : “Je t’aime, mais je ne peux pas tout pour toi.” C’est affirmer que la relation ne peut être juste que si elle respecte la réciprocité.

Beaucoup ont appris à confondre la gentillesse avec le sacrifice. Ils pensent que pour être aimés, il faut tout accepter, tout comprendre, tout pardonner. Mais une relation sans limite devient vite une relation de déséquilibre. L’un donne, l’autre prend, et petit à petit, l’amour se transforme en fatigue.

Poser une limite, ce n’est pas couper le lien. C’est au contraire le rendre plus vrai. C’est donner à chacun une place distincte, une responsabilité dans la relation. C’est apprendre à se respecter pour mieux respecter l’autre.

Les personnes qui apprennent à poser leurs limites découvrent souvent une libération intérieure : moins de colère, moins de rancune, moins de culpabilité. Elles se sentent enfin autorisées à choisir. À dire oui quand elles le veulent vraiment, et non quand elles en ont besoin.

Ce travail intérieur demande du courage, car il confronte à la peur du rejet. Dire non, c’est risquer de décevoir. Mais ne jamais dire non, c’est se trahir. Et se trahir, c’est s’éteindre à petit feu.

Poser une limite, c’est apprendre à respirer dans la relation.
C’est dire : “Je suis là, mais je suis aussi moi.”
C’est comprendre qu’aimer ne veut pas dire s’oublier, mais trouver un équilibre entre le don et la préservation.

Dans un monde où la disponibilité est devenue une preuve d’amour, savoir s’arrêter, s’isoler, se reposer, devient un acte révolutionnaire. Prendre soin de soi, c’est aussi prendre soin du lien.

Car le respect de soi ne sépare pas, il relie autrement. Il transforme les relations en espaces de vérité, où l’amour devient choix et non obligation.

© Tous droits réservés – Charline Nicolas – 2025

Texte original rédigé dans le cadre d’une réflexion psychologique sur l’équilibre relationnel et la préservation du soi au quotidien.

La nouvelle névrose : comprendre la souffrance psychique d’aujourd’hui

Aujourd’hui, dans nos cabinets, nous ne rencontrons plus les mêmes patients qu’autrefois. Les problématiques ont évolué, les symptômes aussi, et les structures psychiques ne se présentent plus sous les mêmes formes. Nous sommes passés d’une névrose classique centrée sur la culpabilité et la répression du désir à une névrose moderne marquée par le vide, la perte de repères et l’épuisement intérieur. C’est ce que l’on appelle la nouvelle névrose.

Autrefois, l’être humain vivait dans un monde fortement structuré par des interdits. La religion, la famille, la morale et la hiérarchie sociale servaient de repères. Ces cadres imposaient des limites claires à la conduite et à la pensée. Les désirs étaient refoulés, les pulsions maîtrisées, et le Surmoi, cette instance morale intériorisée, exerçait une pression constante sur le Moi. Les individus souffraient de culpabilité, d’interdits et de honte. Leur souffrance venait du trop-plein de contraintes. Ils vivaient dans la crainte de transgresser la loi, dans la peur du jugement et dans la culpabilité d’exister autrement que ce qu’on attendait d’eux. C’était une névrose du refoulement et du devoir.

Mais la société a profondément changé. L’évolution culturelle, l’effacement progressif de la religion, la chute des figures d’autorité et le développement de la technologie ont bouleversé les repères symboliques. La liberté, tant désirée autrefois, s’est installée, mais elle a eu un prix. En supprimant les limites et en effaçant les interdits, la société moderne a fait disparaître quelque chose d’essentiel à l’équilibre psychique : la frustration.

La frustration est une expérience fondamentale du développement humain. C’est elle qui structure le désir et permet à l’enfant de se séparer de l’objet, de différer la satisfaction immédiate et donc de penser, d’imaginer, de créer. C’est grâce à elle que le sujet apprend à attendre, à symboliser et à construire son autonomie. Sans frustration, il n’y a plus de désir possible, car tout devient accessible, immédiat et remplaçable.

Nous vivons aujourd’hui dans une époque où tout est à portée de main. L’enfant obtient ce qu’il veut presque sans délai, l’adolescent a accès à tout, instantanément, à travers son téléphone ou son ordinateur, et l’adulte vit dans une société de performance où la rapidité et la rentabilité priment sur la profondeur. Le tout, tout de suite est devenu une norme. On consomme des biens, des images, des relations et même des émotions. Mais cette immédiateté crée une illusion de liberté. En réalité, elle prive le sujet de toute possibilité de construire son désir. Et lorsque le désir disparaît, c’est l’angoisse qui s’installe.

L’être humain a besoin de limites pour exister, car c’est à travers la limite qu’il construit son identité. La frustration et l’interdit forment le cadre symbolique qui permet au Moi de se différencier du monde. Lorsque tout est permis, lorsque plus rien n’est interdit, la frontière entre soi et l’autre s’efface. Le sujet ne sait plus où il commence, ni où il s’arrête. C’est de cette perte de repères que naît la nouvelle névrose, une souffrance liée non plus au trop-plein d’interdits, mais à l’absence totale de structure.

Les patients d’aujourd’hui ne disent plus « je n’ai pas le droit », mais « je ne sais plus ce que je veux ». Ils ne se sentent plus coupables, mais vides. Leur angoisse n’est plus liée à la faute, mais à la perte de sens. Là où le Surmoi interdisait, il exige désormais. Le discours intérieur n’est plus « tu ne dois pas », mais « tu dois réussir, tu dois être heureux, tu dois tout maîtriser ». Le Surmoi s’est transformé en un Moi Idéal tyrannique nourri par la société de performance et par les réseaux sociaux qui imposent une quête constante de perfection. L’individu moderne ne cherche plus à se libérer de la morale, mais à répondre à une exigence intérieure insatiable, celle d’être à la hauteur de lui-même.

Les jeunes générations sont particulièrement marquées par cette transformation. Elles ont grandi dans un monde sans attente, où tout est disponible immédiatement. Cette immédiateté supprime le temps du désir, c’est-à-dire le temps du manque. Désirer suppose de ne pas tout avoir. Or, dans une société où tout se consomme, le désir s’éteint avant même de naître. Cette disparition du manque crée un sentiment de vide, de désorientation et de perte de sens. Les jeunes adultes expriment souvent une lassitude de vivre, une fatigue d’exister, une impression d’être saturés d’images et de possibilités, mais sans direction intérieure.

Lacan disait que l’angoisse surgit quand le manque vient à manquer. C’est exactement ce que nous observons aujourd’hui. L’angoisse contemporaine n’a plus d’objet. Elle est diffuse, permanente, liée à l’absence de repères et à l’absence de manque. Elle se manifeste sous la forme d’une hyperactivité mentale, d’un besoin constant de mouvement et d’une dépendance aux stimulations extérieures. Derrière cette agitation se cache une peur profonde, celle de se confronter à soi-même et à son vide intérieur.

Cette nouvelle névrose se traduit par des troubles du lien, des addictions, des dépressions sans culpabilité et des comportements compulsifs. Le corps devient souvent le lieu où le sujet tente de retrouver des limites. La scarification, les troubles alimentaires ou les conduites à risque sont autant de tentatives inconscientes pour sentir à nouveau les contours de soi, pour éprouver une limite tangible dans un monde qui n’en propose plus.

Face à cette évolution, le rôle du thérapeute change. Il ne s’agit plus seulement d’aider le patient à lever le refoulement, mais de l’accompagner dans la reconstruction d’un cadre intérieur. Le thérapeute devient un repère symbolique dans une société sans repères. Il réintroduit la valeur de la parole, du temps et du silence. Il offre un espace où la frustration retrouve sa fonction structurante, où le patient peut de nouveau expérimenter l’attente, la limite et le désir. Le cabinet devient un lieu de résistance face à la vitesse du monde, un espace où l’on apprend à ralentir, à ressentir et à penser.

La psychanalyse conserve ici toute sa pertinence. Elle ne cherche pas à combler, mais à écouter. Elle ne promet pas le bonheur, mais elle permet au sujet de se réapproprier son histoire, son désir et sa singularité. Elle lui apprend à vivre avec ce qu’il manque, à transformer la frustration en création et le vide en espace intérieur.

Nous ne reviendrons pas en arrière. La société ne redeviendra pas patriarcale, religieuse ou répressive. Mais nous pouvons apprendre à habiter autrement la liberté, à y réintroduire du sens, de la temporalité et du symbolique. La nouvelle névrose n’est pas une pathologie à éradiquer, c’est un signe de notre époque. Elle nous rappelle que l’être humain, même libéré de toutes les contraintes, a toujours besoin de repères, de limites et d’un peu de manque pour exister pleinement.

 

© Tous droits réservés – Charline Nicolas – 2025

Texte original rédigé dans le cadre d’une réflexion sur la psychopathologie contemporaine. Toute reproduction, même partielle, est strictement interdite sans autorisation préalable de l’auteure.