L’orientation scolaire : quand le choix devient une épreuve psychique

Dans la pratique, on rencontre de plus en plus de jeunes en questionnement, perdus face à leur avenir. Certains arrivent en entretien déjà fatigués de devoir choisir, d’autres disent ne rien savoir de ce qu’ils veulent faire. Beaucoup s’orientent par défaut, par pression, ou simplement parce qu’il faut bien avancer. Derrière ce constat se cache une réalité silencieuse : l’orientation scolaire, censée être une étape de construction, devient aujourd’hui une source d’angoisse et de désorientation psychique.

Les adolescents et les jeunes adultes grandissent dans une société saturée d’informations, d’options et d’injonctions. Dès le collège, ils doivent choisir une voie, un parcours, un métier, sans toujours avoir eu le temps de se connaître. À 15 ou 17 ans, ils doivent se projeter dans une vie d’adulte alors qu’ils sont encore en train de chercher qui ils sont. Le système éducatif, souvent trop rapide et normatif, laisse peu de place à la découverte, à l’essai, à l’erreur. On demande aux jeunes d’avoir un projet clair, de “savoir ce qu’ils veulent faire plus tard”, dans un monde lui-même incertain.

Pour beaucoup, l’orientation n’est donc plus une exploration, mais un poids symbolique. Certains suivent la voie que leurs parents auraient voulue pour eux, d’autres choisissent par conformité sociale, ou par peur du jugement. D’autres encore se contentent d’un parcours court, comme un BTS, faute d’envie, de moyens, ou simplement d’espoir. Cette perte de motivation traduit une forme d’usure précoce : l’étudiant n’est plus animé par un désir de construire, mais par la crainte d’échouer ou de décevoir.

Ayant travaillé dans l’enseignement supérieur et dans un CFA, il est difficile de ne pas constater une évolution dans les comportements. Les jeunes semblent moins persévérants qu’avant, plus vite découragés. Certains manquent d’autonomie, d’autres d’encadrement. Beaucoup se satisfont d’un minimum, non par paresse, mais parce qu’ils n’envisagent plus le futur comme un horizon à conquérir, mais comme une source d’incertitude. Le rapport au travail, à l’effort et au sens s’est profondément modifié.

On sent aussi que les parents, souvent débordés ou eux-mêmes désabusés, ne jouent plus le même rôle qu’autrefois. Certains laissent totalement le jeune décider, d’autres, au contraire, imposent leurs choix, projetant sur leurs enfants leurs propres regrets ou ambitions. Dans les deux cas, l’adolescent peine à se situer psychiquement entre dépendance et autonomie. Or, cette période de l’adolescence devrait justement être celle où l’on apprend à se différencier, à se découvrir, à construire son identité.

Ce que l’on observe aujourd’hui, c’est une génération sous tension, prise entre la peur de se tromper et la peur de ne rien faire. Beaucoup souffrent d’une perte de sens, d’un manque d’élan vital, d’une forme de résignation douce. Ils ne se projettent plus dans l’avenir, mais dans l’immédiat : trouver une école, valider une année, décrocher un diplôme. La finalité disparaît au profit de la survie scolaire. Cette attitude n’est pas seulement un effet de paresse ; elle reflète ce que la psychanalyse appellerait une atteinte du désir.

La société de performance, de comparaison et d’immédiateté a profondément modifié le rapport des jeunes à eux-mêmes. On ne choisit plus un métier par passion, mais par stratégie. On ne rêve plus d’un avenir, on cherche une stabilité. Dans ce contexte, l’orientation devient un symptôme de la nouvelle névrose : perte de repères, vide de sens, angoisse face à la liberté de choisir. Trop de choix finit par paralyser, trop de possibles crée la confusion. Et derrière cette liberté apparente, beaucoup se sentent contraints, seuls, mal accompagnés.

Il existe pourtant des ressources, des enseignants et des accompagnants engagés, des dispositifs d’écoute et de découverte. Mais le système global reste centré sur la performance, les notes et la rentabilité des parcours. On oublie que s’orienter, c’est avant tout un acte de subjectivation : apprendre à se connaître, à se situer, à donner une direction à son désir. Ce n’est pas choisir un métier, mais choisir une voie qui fait sens.

Les jeunes générations n’ont pas perdu toute motivation. Elles sont simplement en quête de cohérence, de valeur, de respect. Beaucoup cherchent à comprendre, à redonner du sens à leur place dans le monde, à s’éloigner des schémas de réussite imposés. Leur fatigue n’est pas un désintérêt, mais un appel à être accompagnés autrement : dans la lenteur, la confiance, l’écoute et la construction de soi.

Le travail à faire, aujourd’hui, est collectif. Il s’agit de repenser l’accompagnement, de redonner du sens à l’éducation, et de replacer la psychologie au cœur de l’orientation. Le rôle des professionnels de l’écoute, psychopraticiens, psychologues, enseignants, tuteurs… est d’aider ces jeunes à se reconnecter à leur désir, à réintroduire du sens dans leurs choix. Il ne s’agit plus de simplement orienter vers un diplôme, mais d’aider à se réorienter vers soi-même.

Car choisir une voie, c’est avant tout se choisir soi. Et dans un monde où tout va vite, où tout semble interchangeable, accompagner les jeunes à se trouver, vraiment, est sans doute l’un des plus grands défis de notre époque.

 

© Tous droits réservés – Charline Nicolas – 2025

Texte original rédigé dans le cadre d’une réflexion psychologique sur la jeunesse, la motivation et la construction identitaire à travers l’orientation scolaire.

Poser ses limites dans la vie quotidienne : un acte d’amour de soi

Dans la vie de tous les jours, la difficulté à poser des limites ne se joue pas seulement au travail. Elle s’immisce dans nos relations, nos amitiés, nos familles, nos couples. Elle se cache derrière un “oui” qui voulait dire “non”, un silence qui cache une peur de décevoir, ou un service rendu par culpabilité plutôt que par envie.

Dans la pratique, je rencontre souvent des personnes qui donnent sans compter. Elles se rendent disponibles pour tout le monde, absorbent les émotions des autres, prennent sur elles pour éviter les conflits. Elles disent : “Je n’aime pas dire non.” Derrière cette phrase se cache souvent une blessure ancienne : celle de ne pas avoir été autorisée à exister pour soi.

Poser une limite dans la vie personnelle, c’est oser reconnaître ses besoins, son espace, sa fatigue. Ce n’est pas de l’égoïsme, c’est de l’amour de soi. C’est dire à l’autre : “Je t’aime, mais je ne peux pas tout pour toi.” C’est affirmer que la relation ne peut être juste que si elle respecte la réciprocité.

Beaucoup ont appris à confondre la gentillesse avec le sacrifice. Ils pensent que pour être aimés, il faut tout accepter, tout comprendre, tout pardonner. Mais une relation sans limite devient vite une relation de déséquilibre. L’un donne, l’autre prend, et petit à petit, l’amour se transforme en fatigue.

Poser une limite, ce n’est pas couper le lien. C’est au contraire le rendre plus vrai. C’est donner à chacun une place distincte, une responsabilité dans la relation. C’est apprendre à se respecter pour mieux respecter l’autre.

Les personnes qui apprennent à poser leurs limites découvrent souvent une libération intérieure : moins de colère, moins de rancune, moins de culpabilité. Elles se sentent enfin autorisées à choisir. À dire oui quand elles le veulent vraiment, et non quand elles en ont besoin.

Ce travail intérieur demande du courage, car il confronte à la peur du rejet. Dire non, c’est risquer de décevoir. Mais ne jamais dire non, c’est se trahir. Et se trahir, c’est s’éteindre à petit feu.

Poser une limite, c’est apprendre à respirer dans la relation.
C’est dire : “Je suis là, mais je suis aussi moi.”
C’est comprendre qu’aimer ne veut pas dire s’oublier, mais trouver un équilibre entre le don et la préservation.

Dans un monde où la disponibilité est devenue une preuve d’amour, savoir s’arrêter, s’isoler, se reposer, devient un acte révolutionnaire. Prendre soin de soi, c’est aussi prendre soin du lien.

Car le respect de soi ne sépare pas, il relie autrement. Il transforme les relations en espaces de vérité, où l’amour devient choix et non obligation.

© Tous droits réservés – Charline Nicolas – 2025

Texte original rédigé dans le cadre d’une réflexion psychologique sur l’équilibre relationnel et la préservation du soi au quotidien.

Poser ses limites au travail : un acte de santé mentale

Dans la pratique, les psychopraticiens observent de plus en plus de personnes épuisées, tendues ou au bord de la rupture émotionnelle à cause de leur environnement professionnel. Des salariés, des managers, des enseignants, des soignants, des indépendants… Tous ont un point commun : ils ne savent plus dire non.

Dire non à une tâche supplémentaire, à un mail tard le soir, à une réunion qui déborde sur le temps personnel. Dire non à cette injonction silencieuse d’être toujours disponible, performant et irréprochable. Dans un monde du travail qui valorise la productivité avant l’humain, poser des limites est devenu un véritable acte de santé mentale.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le Cabinet Technologia (2023), 12 % des salariés français sont à haut risque de burn-out, soit plus de 3 millions de personnes. Le baromètre Empreinte Humaine (2024) révèle que 1 salarié sur 2 rapporte un niveau de stress élevé au travail, et 2,5 millions sont déjà en état d’épuisement sévère.
Les femmes sont particulièrement touchées : 65 % d’entre elles déclarent que leur travail est une source majeure de stress (Stress Zéro, 2025). À l’inverse, le bore-out, l’épuisement par ennui, concerne désormais près de 30 % des salariés, souvent invisibles car ils “tiennent” sans se plaindre.

Derrière ces chiffres se cache une réalité humaine : celle de personnes qui se sentent débordées, vidées, ou inutilement mobilisées. L’une est submergée de tâches, l’autre s’éteint dans la routine et le manque de sens. Mais toutes partagent une même difficulté : poser une limite, exprimer un besoin, reconnaître une fatigue.

Ne pas poser de limite, c’est peu à peu perdre contact avec soi. C’est ignorer les signaux du corps, repousser le moment du repos, minimiser la fatigue. Jusqu’au jour où le corps finit par parler : douleurs physiques, troubles du sommeil, irritabilité, crises de larmes, angoisses, palpitations.
Le burn-out n’arrive pas d’un coup ; il s’installe discrètement, chaque fois qu’un “non” avalé devient un “oui” forcé.

Poser une limite, ce n’est pas un refus d’engagement, mais un acte d’équilibre. C’est se protéger pour continuer à s’impliquer avec sens. C’est reconnaître que l’on n’est pas une machine, mais un être humain avec un rythme, des émotions et des limites.
C’est aussi rappeler une vérité simple : on ne peut pas bien travailler si l’on ne va pas bien.

Les patients en épuisement professionnel décrivent souvent une culpabilité diffuse : celle de ne jamais “en faire assez”. Ils s’épuisent à prouver, à anticiper, à satisfaire, à compenser. En séance, il s’agit de remettre du sens dans leur investissement : comprendre pourquoi ils donnent autant, à qui ils cherchent à plaire, et ce qu’ils redoutent s’ils s’arrêtent.
Car donner plus que ce que l’on a, ce n’est pas de la loyauté, c’est une forme de perte de soi.

Poser ses limites, c’est aussi réapprendre à respecter le temps. Le temps du repos, de la réflexion, du silence. C’est accepter de différer, de respirer, de ne pas répondre immédiatement.
C’est une résistance douce face à la culture de l’urgence et du “toujours plus”.
C’est affirmer que la performance durable passe par la préservation du psychisme.

Les chiffres confirment ce besoin vital de rééquilibrage. Le baromètre Ifop (2023) montre que 4 salariés sur 10 estiment ne pas pouvoir parler librement de leur charge de travail à leur hiérarchie. Et 40 % des employés ressentent un désengagement vis-à-vis de leur poste (Ignition Program, 2025).
Ces données traduisent une profonde crise du sens et de la parole : on ne sait plus dire stop, ni comment se faire entendre sans craindre d’être jugé.

Poser ses limites au travail, c’est donc bien plus qu’un acte individuel : c’est un enjeu collectif.
C’est rappeler que le bien-être psychologique n’est pas un luxe, mais une condition de santé publique.
C’est aussi redonner du pouvoir d’agir aux salariés, du courage aux managers et de la responsabilité aux organisations.

Savoir dire non, c’est protéger son énergie.
Savoir dire stop, c’est préserver son équilibre.
Et savoir s’arrêter, c’est souvent ce qui permet de continuer.

Le cadre professionnel doit redevenir un lieu d’expression humaine, où le travail ne se confond plus avec la valeur de l’individu.
Accepter de poser ses limites, c’est se choisir sans renoncer à ses ambitions.
C’est comprendre que la santé mentale n’est pas négociable, et que le respect de soi est la première forme de compétence professionnelle.

© Tous droits réservés – Charline Nicolas – 2025

Texte original rédigé dans le cadre d’une réflexion psychologique sur la santé mentale au travail, la prévention du burn-out et la restauration du sens au sein des organisations.

Le deuil : traverser l’absence, reconstruire le lien

Dans la pratique, les psychopraticiens rencontrent régulièrement des personnes en deuil. Ce sont des patients qui viennent, parfois des semaines après une perte, parfois des années plus tard, sans toujours savoir nommer ce qu’ils ressentent. Certains disent : “Je devrais aller mieux.” D’autres ajoutent : “Je n’arrive pas à passer à autre chose.” Derrière ces phrases se cache une douleur humaine universelle, celle de la perte, de l’absence, du vide que laisse l’autre lorsqu’il n’est plus là.

Le deuil n’est pas une maladie, ni une faiblesse, ni même un échec. C’est une réaction psychique normale et nécessaire face à une perte. Il nous traverse, il nous déstabilise, il nous transforme. On fait un deuil chaque fois que la vie nous oblige à renoncer à quelque chose qui comptait profondément : une personne aimée, un projet, une relation, une santé, une image de soi. Ce processus, aussi intime soit-il, touche à la fois le corps, le cœur et la pensée.

Freud parlait du travail de deuil pour désigner ce processus par lequel le psychisme se détache, peu à peu, des investissements affectifs liés à l’objet perdu. Ce travail est long, parfois douloureux, car il confronte à la réalité de l’absence tout en cherchant à préserver le lien symbolique avec l’être aimé. Il ne s’agit pas d’oublier, mais de réorganiser la présence de l’autre en soi.

Dans les séances, on observe souvent que le deuil n’a rien d’un parcours linéaire. Il avance, recule, se transforme, s’apaise, puis ressurgit à la moindre évocation, une date, une musique, une odeur. La psychiatre Élisabeth Kübler-Ross a décrit cinq étapes principales : le déni, la colère, le marchandage, la tristesse et l’acceptation. Mais ces étapes ne s’enchaînent pas comme des cases à cocher. Elles se mêlent, s’entrelacent, se répètent. Le deuil est vivant, mouvant, organique.

Le déni protège d’abord : c’est le refus du réel, la sidération qui permet de supporter l’inacceptable. Puis vient la colère, souvent dirigée contre soi, contre les autres, contre la vie. Le marchandage tente d’imaginer un monde où la perte n’aurait pas eu lieu. La tristesse, enfin, installe le silence et la conscience du vide. Et, parfois, l’acceptation apparaît, non comme un oubli, mais comme une transformation du lien. L’être perdu cesse d’être “là”, mais il continue d’exister autrement, dans la mémoire, dans les gestes, dans les pensées, dans le cœur.

Ce que la psychologie contemporaine met aujourd’hui en avant, c’est cette notion de continuité du lien. Comme l’a montré le psychiatre Michel Hanus, le deuil n’est pas un détachement total, mais une reconfiguration symbolique de la relation. Le défunt ne disparaît pas du psychisme ; il y trouve une autre place, plus intérieure, plus apaisée. Jean Deajurieux parle à ce sujet d’un “lien invisible” qui se tisse au fil du temps, un lien qui ne fait plus souffrir mais qui permet d’aimer à nouveau.

Pourtant, tous les deuils ne se vivent pas de la même manière. Certains sont brutaux, imprévisibles, traumatiques. D’autres sont longs, anticipés, comme un accompagnement vers la fin. Il y a aussi les deuils blancs, ces deuils sans mort apparente, lorsqu’on perd quelqu’un qui est encore vivant, un proche atteint d’Alzheimer, un parent distant, un amour qui s’efface. Ces situations génèrent une souffrance tout aussi réelle, mais souvent incomprise, car socialement invisibilisée.

Dans la société actuelle, le deuil tend à devenir silencieux. On ne prend plus le temps de s’effondrer, de s’arrêter, de vivre pleinement la perte. On reprend le travail, on répond aux messages, on publie une photo, et on s’interdit parfois d’être triste trop longtemps. Comme si la douleur devait avoir une date de fin. Or, le psychisme humain ne se répare pas à la demande. Le deuil, comme toute transformation profonde, nécessite du temps. Il demande de supporter la lenteur, l’incertitude, les retours en arrière. Il exige d’accepter ce que la société actuelle rejette le plus : la vulnérabilité.

Certains deuils se compliquent. Lorsque la douleur devient chronique, qu’elle empêche de vivre, qu’elle tourne en culpabilité ou en désespoir, on parle alors de deuil compliqué ou de deuil pathologique. Dans ces cas, le sujet reste fixé à la perte, incapable de reprendre le mouvement de la vie. Parfois, ce blocage s’enracine dans des blessures plus anciennes : pertes passées, traumas non résolus, manques affectifs précoces. Le deuil réactive alors ce qui n’avait jamais été symbolisé.

C’est là que le travail thérapeutique trouve toute sa place. En thérapie, il ne s’agit pas d’effacer la douleur, mais de lui donner du sens et une forme. Le rôle du praticien est d’accompagner le patient dans ce dialogue avec l’absence, de permettre à la parole de remplacer le cri, à la mémoire de trouver une cohérence. La parole ne supprime pas la souffrance, mais elle la transforme. Elle redonne au deuil une direction : celle de la vie.

Le deuil est, paradoxalement, une expérience de croissance intérieure. Il révèle la profondeur du lien humain et la capacité d’aimer au-delà de la présence. Traverser le deuil, ce n’est pas tourner la page, c’est apprendre à écrire autrement. C’est découvrir que l’amour, lorsqu’il est authentique, ne s’éteint pas avec la mort, mais qu’il change de forme.

Dans nos sociétés modernes, où la mort est souvent cachée, niée ou rationalisée, il devient essentiel de réhabiliter le deuil comme un processus vivant. Le deuil n’est pas un dysfonctionnement : c’est une preuve d’attachement, une traversée de l’humain dans ce qu’il a de plus fragile et de plus vrai. Il nous apprend à composer avec la perte, à vivre avec l’absence, à réinventer le lien.

Accepter la perte, c’est renouer avec la vie. Car derrière chaque deuil se cache un mouvement de reconstruction, parfois lent, parfois douloureux, mais toujours porteur d’un sens nouveau. Le deuil n’efface pas ce qui a été, il le transforme en mémoire vivante, en présence intérieure. Et c’est dans cette présence invisible que le lien se reconstruit, autrement, silencieusement, mais durablement.

© Tous droits réservés – Charline Nicolas – 2025

Texte original rédigé dans le cadre d’une réflexion psychologique sur la perte et la reconstruction symbolique. Toute reproduction, même partielle, est strictement interdite sans autorisation préalable de l’auteure.

La nouvelle névrose : comprendre la souffrance psychique d’aujourd’hui

Aujourd’hui, dans nos cabinets, nous ne rencontrons plus les mêmes patients qu’autrefois. Les problématiques ont évolué, les symptômes aussi, et les structures psychiques ne se présentent plus sous les mêmes formes. Nous sommes passés d’une névrose classique centrée sur la culpabilité et la répression du désir à une névrose moderne marquée par le vide, la perte de repères et l’épuisement intérieur. C’est ce que l’on appelle la nouvelle névrose.

Autrefois, l’être humain vivait dans un monde fortement structuré par des interdits. La religion, la famille, la morale et la hiérarchie sociale servaient de repères. Ces cadres imposaient des limites claires à la conduite et à la pensée. Les désirs étaient refoulés, les pulsions maîtrisées, et le Surmoi, cette instance morale intériorisée, exerçait une pression constante sur le Moi. Les individus souffraient de culpabilité, d’interdits et de honte. Leur souffrance venait du trop-plein de contraintes. Ils vivaient dans la crainte de transgresser la loi, dans la peur du jugement et dans la culpabilité d’exister autrement que ce qu’on attendait d’eux. C’était une névrose du refoulement et du devoir.

Mais la société a profondément changé. L’évolution culturelle, l’effacement progressif de la religion, la chute des figures d’autorité et le développement de la technologie ont bouleversé les repères symboliques. La liberté, tant désirée autrefois, s’est installée, mais elle a eu un prix. En supprimant les limites et en effaçant les interdits, la société moderne a fait disparaître quelque chose d’essentiel à l’équilibre psychique : la frustration.

La frustration est une expérience fondamentale du développement humain. C’est elle qui structure le désir et permet à l’enfant de se séparer de l’objet, de différer la satisfaction immédiate et donc de penser, d’imaginer, de créer. C’est grâce à elle que le sujet apprend à attendre, à symboliser et à construire son autonomie. Sans frustration, il n’y a plus de désir possible, car tout devient accessible, immédiat et remplaçable.

Nous vivons aujourd’hui dans une époque où tout est à portée de main. L’enfant obtient ce qu’il veut presque sans délai, l’adolescent a accès à tout, instantanément, à travers son téléphone ou son ordinateur, et l’adulte vit dans une société de performance où la rapidité et la rentabilité priment sur la profondeur. Le tout, tout de suite est devenu une norme. On consomme des biens, des images, des relations et même des émotions. Mais cette immédiateté crée une illusion de liberté. En réalité, elle prive le sujet de toute possibilité de construire son désir. Et lorsque le désir disparaît, c’est l’angoisse qui s’installe.

L’être humain a besoin de limites pour exister, car c’est à travers la limite qu’il construit son identité. La frustration et l’interdit forment le cadre symbolique qui permet au Moi de se différencier du monde. Lorsque tout est permis, lorsque plus rien n’est interdit, la frontière entre soi et l’autre s’efface. Le sujet ne sait plus où il commence, ni où il s’arrête. C’est de cette perte de repères que naît la nouvelle névrose, une souffrance liée non plus au trop-plein d’interdits, mais à l’absence totale de structure.

Les patients d’aujourd’hui ne disent plus « je n’ai pas le droit », mais « je ne sais plus ce que je veux ». Ils ne se sentent plus coupables, mais vides. Leur angoisse n’est plus liée à la faute, mais à la perte de sens. Là où le Surmoi interdisait, il exige désormais. Le discours intérieur n’est plus « tu ne dois pas », mais « tu dois réussir, tu dois être heureux, tu dois tout maîtriser ». Le Surmoi s’est transformé en un Moi Idéal tyrannique nourri par la société de performance et par les réseaux sociaux qui imposent une quête constante de perfection. L’individu moderne ne cherche plus à se libérer de la morale, mais à répondre à une exigence intérieure insatiable, celle d’être à la hauteur de lui-même.

Les jeunes générations sont particulièrement marquées par cette transformation. Elles ont grandi dans un monde sans attente, où tout est disponible immédiatement. Cette immédiateté supprime le temps du désir, c’est-à-dire le temps du manque. Désirer suppose de ne pas tout avoir. Or, dans une société où tout se consomme, le désir s’éteint avant même de naître. Cette disparition du manque crée un sentiment de vide, de désorientation et de perte de sens. Les jeunes adultes expriment souvent une lassitude de vivre, une fatigue d’exister, une impression d’être saturés d’images et de possibilités, mais sans direction intérieure.

Lacan disait que l’angoisse surgit quand le manque vient à manquer. C’est exactement ce que nous observons aujourd’hui. L’angoisse contemporaine n’a plus d’objet. Elle est diffuse, permanente, liée à l’absence de repères et à l’absence de manque. Elle se manifeste sous la forme d’une hyperactivité mentale, d’un besoin constant de mouvement et d’une dépendance aux stimulations extérieures. Derrière cette agitation se cache une peur profonde, celle de se confronter à soi-même et à son vide intérieur.

Cette nouvelle névrose se traduit par des troubles du lien, des addictions, des dépressions sans culpabilité et des comportements compulsifs. Le corps devient souvent le lieu où le sujet tente de retrouver des limites. La scarification, les troubles alimentaires ou les conduites à risque sont autant de tentatives inconscientes pour sentir à nouveau les contours de soi, pour éprouver une limite tangible dans un monde qui n’en propose plus.

Face à cette évolution, le rôle du thérapeute change. Il ne s’agit plus seulement d’aider le patient à lever le refoulement, mais de l’accompagner dans la reconstruction d’un cadre intérieur. Le thérapeute devient un repère symbolique dans une société sans repères. Il réintroduit la valeur de la parole, du temps et du silence. Il offre un espace où la frustration retrouve sa fonction structurante, où le patient peut de nouveau expérimenter l’attente, la limite et le désir. Le cabinet devient un lieu de résistance face à la vitesse du monde, un espace où l’on apprend à ralentir, à ressentir et à penser.

La psychanalyse conserve ici toute sa pertinence. Elle ne cherche pas à combler, mais à écouter. Elle ne promet pas le bonheur, mais elle permet au sujet de se réapproprier son histoire, son désir et sa singularité. Elle lui apprend à vivre avec ce qu’il manque, à transformer la frustration en création et le vide en espace intérieur.

Nous ne reviendrons pas en arrière. La société ne redeviendra pas patriarcale, religieuse ou répressive. Mais nous pouvons apprendre à habiter autrement la liberté, à y réintroduire du sens, de la temporalité et du symbolique. La nouvelle névrose n’est pas une pathologie à éradiquer, c’est un signe de notre époque. Elle nous rappelle que l’être humain, même libéré de toutes les contraintes, a toujours besoin de repères, de limites et d’un peu de manque pour exister pleinement.

 

© Tous droits réservés – Charline Nicolas – 2025

Texte original rédigé dans le cadre d’une réflexion sur la psychopathologie contemporaine. Toute reproduction, même partielle, est strictement interdite sans autorisation préalable de l’auteure.

Le scrolling : quand le vide intérieur devient mouvement perpétuel

Dans la pratique, les psychologues et psychopraticiens rencontrent de plus en plus de jeunes, d’adolescents et même d’adultes qui évoquent ce comportement devenu presque banal : ils n’arrivent plus à s’arrêter de scroller. Ils le font sur Instagram et notamment sur TikTok parfois pendant des heures, sans même s’en rendre compte. Certains en parlent avec humour, d’autres avec un sentiment de honte ou d’épuisement. Ils décrivent ce geste automatique du doigt, cette succession d’images qui défilent sans fin, cette impression d’être absorbés, vidés, et pourtant incapables de décrocher.

Ce phénomène du scrolling infini n’est pas simplement une habitude moderne : il révèle quelque chose de profond sur la psyché contemporaine. Il s’agit d’un mouvement sans limite, sans fin et sans contenu véritable, qui vient symboliser la manière dont notre société gère aujourd’hui le vide, le désir et le lien à soi. Dans le scrolling, tout s’enchaîne, rien ne s’arrête. Il n’y a plus de séparation entre l’avant et l’après, plus de temps pour penser, plus de place pour le manque. Le sujet se laisse porter par un flux continu, comme s’il fuyait le risque du silence intérieur.

Sur le plan psychologique, ce comportement s’explique en partie par le mécanisme de la récompense. Chaque nouvelle vidéo, chaque image, chaque “like” libère une petite dose de dopamine, qui agit comme une micro-satisfaction. Le cerveau en redemande. Il associe le geste de scroller à une forme de plaisir, et plus on répète ce geste, plus le besoin s’intensifie. Mais derrière cette explication biologique se cache une réalité bien plus complexe : celle d’un rapport au manque profondément perturbé.

Dans la société actuelle, la frustration n’a plus de place. Tout est disponible immédiatement, tout est accessible à tout moment. On ne supporte plus d’attendre, de s’ennuyer, de ne rien faire. Or, la frustration est une donnée fondamentale du développement psychique : c’est elle qui permet au sujet de se différencier, de désirer, de symboliser. En supprimant la frustration, on supprime aussi le mouvement du désir. Le scrolling incarne cette intolérance contemporaine à l’attente : dès que quelque chose cesse de captiver, on passe à autre chose. Dès qu’un contenu ne procure plus de plaisir, on en cherche un nouveau.

Dans les séances, cette difficulté à supporter le vide est très présente. Les jeunes en parlent sans toujours en mesurer la portée : ils disent qu’ils “tuent le temps”, qu’ils “scrollent sans réfléchir”, qu’ils “cherchent juste à se vider la tête”. Mais derrière ces mots se devine une angoisse plus profonde : celle de se retrouver face à eux-mêmes. Car le scrolling, c’est aussi une manière d’éviter la rencontre avec son monde intérieur, avec ses pensées, avec son ressenti. C’est une fuite douce et silencieuse, une forme d’anesthésie psychique qui donne l’illusion de la présence tout en creusant le vide.

On remarque également que cette pratique touche une génération qui a grandi sans véritable cadre temporel. Le numérique a aboli la frontière entre jour et nuit, travail et repos, présence et absence. Tout est simultané, tout est connecté, tout est sans fin. Le scrolling en devient le symbole : un temps suspendu, circulaire, où rien ne se clôt. Dans cette temporalité éclatée, les jeunes peinent à inscrire leurs désirs dans la durée. Ils veulent tout, tout de suite, et l’attente devient insupportable. Ce rapport à l’immédiateté nourrit une fragilité narcissique : le sujet dépend du regard des autres, des likes, des vues, des notifications, pour se sentir exister.

Les conséquences psychiques sont nombreuses : perte de concentration, troubles du sommeil, irritabilité, anxiété diffuse, épuisement mental. Beaucoup expriment aussi un sentiment d’irréalité : ils disent avoir du mal à se reconnecter à la vraie vie après avoir passé trop de temps sur les réseaux. Ils ne trouvent plus la même intensité dans le réel que dans le virtuel. Le monde tangible leur paraît lent, fade, frustrant. Et c’est là que se situe le danger : le réel, avec ses limites, ses lenteurs et ses frustrations, devient insupportable.

Dans la pratique clinique, il est frappant de constater à quel point ce phénomène du scrolling s’inscrit dans la continuité de ce que l’on observe dans la nouvelle névrose. Les patients d’aujourd’hui ne souffrent plus d’un excès d’interdits comme autrefois ; ils souffrent d’un excès de liberté. Ils ne sont plus écrasés par la culpabilité, mais perdus dans un trop-plein de possibles. Le scrolling illustre parfaitement cette souffrance du vide : un mouvement perpétuel qui masque une immobilité intérieure.

Pour le thérapeute, la question n’est pas seulement d’aider à “réduire le temps d’écran”, mais d’amener le sujet à retrouver un rapport vivant au temps et au manque. Il s’agit de réintroduire la pause, la réflexion, le silence. Le cabinet devient alors un espace de ralentissement, un lieu où le temps reprend sa densité. Dans un monde où tout défile, le cadre thérapeutique offre la possibilité de s’arrêter, de penser, de ressentir. C’est une forme de résistance à la vitesse du monde.

Le scrolling, au fond, n’est pas qu’une pratique numérique : c’est un symptôme de notre époque. Il révèle une difficulté à se contenir, à se relier, à habiter le réel. Il témoigne du besoin pressant de limites, de repères, de symbolisation. Derrière la frénésie du flux, il y a un appel à la structure, à la lenteur, à la rencontre. Et c’est peut-être cela, notre travail aujourd’hui : aider à réapprendre à s’arrêter, à respirer, à supporter le vide sans le fuir. Car c’est seulement dans ce vide que le désir peut renaître, et qu’un sujet peut se retrouver.

 

© Tous droits réservés – Charline Nicolas – 2025

Texte original rédigé dans le cadre d’une réflexion sur la psychopathologie contemporaine. Toute reproduction, même partielle, est strictement interdite sans autorisation préalable de l’auteure.