Le scrolling : quand le vide intérieur devient mouvement perpétuel

Dans la pratique, les psychologues et psychopraticiens rencontrent de plus en plus de jeunes, d’adolescents et même d’adultes qui évoquent ce comportement devenu presque banal : ils n’arrivent plus à s’arrêter de scroller. Ils le font sur Instagram et notamment sur TikTok parfois pendant des heures, sans même s’en rendre compte. Certains en parlent avec humour, d’autres avec un sentiment de honte ou d’épuisement. Ils décrivent ce geste automatique du doigt, cette succession d’images qui défilent sans fin, cette impression d’être absorbés, vidés, et pourtant incapables de décrocher.

Ce phénomène du scrolling infini n’est pas simplement une habitude moderne : il révèle quelque chose de profond sur la psyché contemporaine. Il s’agit d’un mouvement sans limite, sans fin et sans contenu véritable, qui vient symboliser la manière dont notre société gère aujourd’hui le vide, le désir et le lien à soi. Dans le scrolling, tout s’enchaîne, rien ne s’arrête. Il n’y a plus de séparation entre l’avant et l’après, plus de temps pour penser, plus de place pour le manque. Le sujet se laisse porter par un flux continu, comme s’il fuyait le risque du silence intérieur.

Sur le plan psychologique, ce comportement s’explique en partie par le mécanisme de la récompense. Chaque nouvelle vidéo, chaque image, chaque “like” libère une petite dose de dopamine, qui agit comme une micro-satisfaction. Le cerveau en redemande. Il associe le geste de scroller à une forme de plaisir, et plus on répète ce geste, plus le besoin s’intensifie. Mais derrière cette explication biologique se cache une réalité bien plus complexe : celle d’un rapport au manque profondément perturbé.

Dans la société actuelle, la frustration n’a plus de place. Tout est disponible immédiatement, tout est accessible à tout moment. On ne supporte plus d’attendre, de s’ennuyer, de ne rien faire. Or, la frustration est une donnée fondamentale du développement psychique : c’est elle qui permet au sujet de se différencier, de désirer, de symboliser. En supprimant la frustration, on supprime aussi le mouvement du désir. Le scrolling incarne cette intolérance contemporaine à l’attente : dès que quelque chose cesse de captiver, on passe à autre chose. Dès qu’un contenu ne procure plus de plaisir, on en cherche un nouveau.

Dans les séances, cette difficulté à supporter le vide est très présente. Les jeunes en parlent sans toujours en mesurer la portée : ils disent qu’ils “tuent le temps”, qu’ils “scrollent sans réfléchir”, qu’ils “cherchent juste à se vider la tête”. Mais derrière ces mots se devine une angoisse plus profonde : celle de se retrouver face à eux-mêmes. Car le scrolling, c’est aussi une manière d’éviter la rencontre avec son monde intérieur, avec ses pensées, avec son ressenti. C’est une fuite douce et silencieuse, une forme d’anesthésie psychique qui donne l’illusion de la présence tout en creusant le vide.

On remarque également que cette pratique touche une génération qui a grandi sans véritable cadre temporel. Le numérique a aboli la frontière entre jour et nuit, travail et repos, présence et absence. Tout est simultané, tout est connecté, tout est sans fin. Le scrolling en devient le symbole : un temps suspendu, circulaire, où rien ne se clôt. Dans cette temporalité éclatée, les jeunes peinent à inscrire leurs désirs dans la durée. Ils veulent tout, tout de suite, et l’attente devient insupportable. Ce rapport à l’immédiateté nourrit une fragilité narcissique : le sujet dépend du regard des autres, des likes, des vues, des notifications, pour se sentir exister.

Les conséquences psychiques sont nombreuses : perte de concentration, troubles du sommeil, irritabilité, anxiété diffuse, épuisement mental. Beaucoup expriment aussi un sentiment d’irréalité : ils disent avoir du mal à se reconnecter à la vraie vie après avoir passé trop de temps sur les réseaux. Ils ne trouvent plus la même intensité dans le réel que dans le virtuel. Le monde tangible leur paraît lent, fade, frustrant. Et c’est là que se situe le danger : le réel, avec ses limites, ses lenteurs et ses frustrations, devient insupportable.

Dans la pratique clinique, il est frappant de constater à quel point ce phénomène du scrolling s’inscrit dans la continuité de ce que l’on observe dans la nouvelle névrose. Les patients d’aujourd’hui ne souffrent plus d’un excès d’interdits comme autrefois ; ils souffrent d’un excès de liberté. Ils ne sont plus écrasés par la culpabilité, mais perdus dans un trop-plein de possibles. Le scrolling illustre parfaitement cette souffrance du vide : un mouvement perpétuel qui masque une immobilité intérieure.

Pour le thérapeute, la question n’est pas seulement d’aider à “réduire le temps d’écran”, mais d’amener le sujet à retrouver un rapport vivant au temps et au manque. Il s’agit de réintroduire la pause, la réflexion, le silence. Le cabinet devient alors un espace de ralentissement, un lieu où le temps reprend sa densité. Dans un monde où tout défile, le cadre thérapeutique offre la possibilité de s’arrêter, de penser, de ressentir. C’est une forme de résistance à la vitesse du monde.

Le scrolling, au fond, n’est pas qu’une pratique numérique : c’est un symptôme de notre époque. Il révèle une difficulté à se contenir, à se relier, à habiter le réel. Il témoigne du besoin pressant de limites, de repères, de symbolisation. Derrière la frénésie du flux, il y a un appel à la structure, à la lenteur, à la rencontre. Et c’est peut-être cela, notre travail aujourd’hui : aider à réapprendre à s’arrêter, à respirer, à supporter le vide sans le fuir. Car c’est seulement dans ce vide que le désir peut renaître, et qu’un sujet peut se retrouver.

 

© Tous droits réservés – Charline Nicolas – 2025

Texte original rédigé dans le cadre d’une réflexion sur la psychopathologie contemporaine. Toute reproduction, même partielle, est strictement interdite sans autorisation préalable de l’auteure.

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